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Marielle Macé, « Nos cabanes ». N°888

Written by on 23 May 2019


« “L’écologie aujourd’hui ne saurait être seulement une affaire d’accroissement des connaissances et des maîtrises, ni même de préservation et de réparation. Il doit y entrer quelque chose d’une philia : une amitié pour la vie elle-même et pour la multitude de ses phrasés, un concernement, un souci, un attachement à l’existence d’autres formes de vie et un désir de s’y relier vraiment. »

Marielle Macé, « Nos cabanes »

Capture d’écran 2019-04-21 à 15.46.14

Réapprendre la nature, dit-elle, dans « Nos cabanes« . Du coup, son auteure Marielle Macé m’amène moi-même à regarder d’un oeil nouveau en bas de chez moi, fait de prairies inondables, mon village le plus proche qui se dit en parler gallo, La Nôe. Rebaptisé par les édiles locaux il y a peu, disons deux à trois décennies, La Noë.

« Ce mot m’est familier » écrit-elle, qui fait de ce nom le point de départ de son livre. Elle le nomme les « noues », ce dérivatif de noë. « Au milieu de la zone à défendre à Notre-Dame-Des-Landes, un lieu-dit porte ce nom, et continue de la porter malgré les destructions et les délogements: la Noue; et plusieurs autres, un peu plus loin (mais c’est le même mot): la Grande Nohe, la Petite Noë, la Noë Verte

La noue, la noë: ce mot m’est familier. Dans la région d’où je viens il désigne un état de l’eau et des façons de faire avec les eaux, par là si abondantes. La région d’où je viens, c’est celle-ci justement, ce bocage en bout de Loire, vers Nantes, basse mer, marais, lisières, landes désormais en lutte. J’avais une Grand-Mère-des-Noues ».

Réapprendre la nature, c’est aussi réapprendre de, par et dans la nature, dans la relation qui se noue au fil des expériences.

Capture d’écran 2019-04-21 à 18.36.11

Elle explique. « Une noue est un fossé herbeux en pente douce, aménagé ou naturel (l’ancien bras mort d’une rivière par exemple), qui recueille les eaux, permet d’en maîtriser le ruissellement ou l’évaporation, de reconstituer les nappes souterraines et de ménager les terres. C’est un abri végétal qui limite la pollution, et s’est mis à protéger des inondations les villages qui y sont continûment exposés depuis les campagnes de remembrements, c’est-à-dire d’industrialisation de l’agriculture et de dévastation écologique. (…) Il y a toute une science des noues, même s’il n’y a pas de code géographique pour les identifier; une science qui se transporte aujourd’hui jusque dans les villes, en hydraulique alternative, pour qu’on puisse se passer des tuyaux et des canalisations enterrées ».

Du coup, de ces lieux d’importance due à leur qualité vitale – un affleurement de la nappe phréatique- l’auteure, sensible aux mots des poètes, des militants et des naturalistes, en modifie la représentation, en passant des « noues » au « Nous ».

Comme elle a su l’entendre des Zones A Défendre, des générations – « Je parle sous la dictée des plus jeunes ».

« Ce mot, je l’ai saisi comme une chance. » Aussi, écrit Marielle Macé, docteure agrégée de littérature française qu’elle enseigne à Paris comme à l’université de New York, « Les noues, les noës comme autant d’arches, arches d’eaux vives et de pratiques, où conserver non pas des choses mais des forces, où faire monter des inquiétudes, des pensées, des combats. Car les noues se souviennent des destructions et des exploitations, elles font accueil aux luttes, rouvrant ces lits de rivières anciennes « où les eaux tendent à revenir en cas de débordements ».

« Suivre la piste des Noues donc, la ligne d’existence, d’espérance et de lutte qu’elles ouvrent. Suivre leur piste, c’est-à-dire en vérité les suivre dans leur idée, dans leur pensée. Pas exactement la pensée qu’elles ont, ni même la pensée qu’on a d’elles, mais la pensée qu’elles sont. Puisqu’il s’agit de savoir entendre une idée de vie dans toute forme de vie, de sentir quelle formule d’existence elle libère, quelle ligne de pratiques, d’expériences, elle avance. Et de laisser rêver cette ligne. Laisser rêver les Noues, les laisser dire leur idée, leur idée de vie; et les laisser dériver, s’élargir, se répandre ».

Travaillant à la reconnaissance d’un parlement de l’ensemble des êtres de la nature – « ce parlement qui rassemblerait sur la scène politique humains et non-humains, hommes et bêtes, fleuves, pierres, forêts… »-, Marielle Macé associe la force du poème aux façons de faire des militants – elle s’appuie-là, entre autres, sur le poète et penseur Jean-Christophe Bailly qui situe l’habiter au croisement de la poétique et de la politique-, comme recours à « ce grand empêtrement du pire » – d’un monde courant à sa perte par manque de liens.

La poésie au secours de la nature comme art de laisser dire les choses qui n’ont pas de parole. »Poser que le monde a des idées, les entendre et les suivre, le poème sait très bien faire ça, lui qui écoute les choses signifier, gémir, rêver, lui qui emploie son effort à qualifier ces voix non-voix, ces pensées non-pensées. »

Et la suite du livre le confirmera : « Faire des cabanes : imaginer des façons de vivre dans un monde abîmé.

Trouver où atterrir : sur quel sol rééprouvé, sur quelle terre repensée, prise en pitié et en piété — mais aussi sur quels espaces en lutte, discrets ou voyants, sur quels territoires défendus dans la mesure même où ils sont habités, cultivés, ménagés plutôt qu’aménagés. Pas pour se retirer du monde donc — s’enclore, s’écarter, tourner le dos aux conditions et aux objets du monde présent. Pas pour se faire une petite tanière dans des lieux supposés préservés et des temps d’un autre temps, ni croire renouer avec une innocence, une modestie, une architecture première, des fables d’enfance, des matériaux naïfs, l’ancienneté et la tendresse d’un geste artisanal… Mais pour leur faire face autrement, à ce monde-ci et à ce présent-là, avec leurs ressources et leurs saccages, avec leurs espérances, leurs colères, leurs rebuts, leurs possibilités d’échappées.» écrit-elle.

« Aujourd’hui c’est sur les ZAD (sur des sols de fait protégés par la lutte contre les aménagements) que se nouent effectivement, de façon quotidienne, continue, étendue, d’autres rapports avec les choses et les territoires de la nature (et partant, entre les individus). Un monde d’idées et de pratiques là-bas se structure et se prouve, autour d’intuitions nouvelles, favorisant les interactions entre vivants de toutes sortes, de tous statuts, multipliant les emmêlements du monde ».


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