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Zygmunt Bauman, « Retrotopia ». N°889

Written by on 23 May 2019


« Entre 1990 et 2006, plus d’États-nations se sont formés ou sont en cours de formation que jamais dans le siècle. (…) Tous les États sont aujourd’hui officiellement des « nations », toute agitation politique est susceptible de se diriger contre les étrangers, que presque tous les États harcèlent et tentent de contenir hors de leurs frontières ».

Zygmunt Bauman, « Retrotopia »

Capture d’écran 2019-04-30 à 18.55.46

Retrotopia est le titre de l’ouvrage posthume et salutaire de Zygmunt Bauman. Précision de départ: Retrotopia signifie la « négation de l’utopie ». L’utopie voulant dire comme chacun sait, la volonté de se tourner vers l’avenir et le progrès collectif.

Pour Bauman, l’un des sociologues les plus importants du XXe siècle, nous sommes entrés dans « l’âge de la nostalgie », bref la tentation d’en revenir à un passé plus ou moins mythifié et rassurant. Qui est la conséquence à ce présent dont l’avenir est facteur d’angoisse. « L’angoisse de l’impuissance » induite par l’instabilité généralisée due à la marchandisation des existences.

« De nos jours, la tendance est à la crainte de l’avenir, puisque nous avons perdu toute confiance en notre capacité collective à atténuer ses excès, à le rendre moins effroyable et repoussant. Ce que nous appelons encore « progrès », par inertie, évoque aujourd’hui des émotions qui se situent aux antipodes de celles que Kant, qui inventa le concept, entendait éveiller. Le plus souvent le « progrès » évoque la peur d’une catastrophe imminente et non la joie procurée par la perspective d’une existence à tous égards réconfortante, bien qu’elle rende plus douloureuse l’inévitabilité de la disparition et de l’oubli. »

C’est dans cette tendance à la nostalgie que viennent se nicher les nationalismes. Qui prolifèrent. Ce que Bauman appelle le « retour aux tribus ». Ainsi que, par ailleurs, le « retour au moi » avec, en vogue, le recours aux thérapies du « bien être ». Celles des Narcisse qui pour se débarrasser de toute tension ont le fantasme du retour « à l’utérus ». Où il n’y a pas d’ »autre ». Qui « ne fait place à aucun autre être humain – et, pour cette raison même, à aucun humain. » »C’est cet « idéal entrepreneurial néolibéral » qui explique pour beaucoup – sinon pour l’essentiel- l’apparition de ce phénomène du « retour à l’utérus » ». « Le « bien-être » lui-même « est devenu une obligation morale s’imposant à chacun. »

« Ces deux appels sont tous deux des poisons qui, curieusement, servent chacun d’antidote à l’autre ». Du coup Zygmunt Bauman – c’est lui qui a notamment forgé le concept de « société liquide », lire ici– voit apparaître une pente glissante, celle de la « guerre de tous contre tous ». Par refus général, estime-t-il, de se confronter véritablement à ce grand défi du nouveau siècle: « l’avènement des pratiques et sentiments « rétrotopiques » » – dit autrement: passéistes.

« Il n’existe aucune solution de facilité susceptible de faire rapidement barrage, sans grands efforts, aux tendances « rétrotopiques » (…) il faut nous préparer sérieusement à une longue période au cours de laquelle les questions supplanteront les réponses et les problèmes les solutions, et où il s’agira d’agir sans pouvoir tabler sur des succès certains.»

Figure majeure de la sociologie européenne, décédé en 2017 à 92 ans, Zygmunt Bauman nous a laissé en plan et pour le moins désarmé face à la Retrotopia, avec cette seule question qui vaille – à ne pas prendre à la légère, elle vient en conclusion de son ultime livre: « Nous – habitants humains de la Terre – nous retrouvons aujourd’hui, et comme jamais, dans une situation parfaitement claire, où il s’agit de choisir entre deux choses: la coopération à l’échelle de la planète, ou les fosses communes».

D.D


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